Jean-Louis, tu t'en vas si tôt, si vite, c'est dur
Par jongleur d'enclume, vendredi 18 mai 2007 à 09:18 :: Au fils du temps :: #100 :: rss
Jean-Louis, tu t'en vas si tôt, si vite, c'est dur.
Je voudrais parler de toi avec des mots qui correspondent à ta nature, toute de modestie et de discrétion. Je sais bien que tu n'aimerais pas les grandes tirades. Je me demande même si tu aimerais qu'on parle ainsi de toi.
Modestie, discrétion, qui n'excluent d'ailleurs chez toi ni l'esprit critique, ni l'humour, voilà bien des qualités rares chez un artiste. Qu'est-ce qui, dans la nature de l'homme, est dû aux hasards de la génétique d'une part et à l'influence du milieu d'origine, aux habitudes familiales d'autre part? Ton état premier d'ouvrier agricole, de bûcheron, comme tes parents, te vouait à une vie de dur labeur physique et de sujétion. Au travers d'un intérêt commun pour notre région natale et son histoire, il nous arrivait d'évoquer cette Puisaye de l'immédiat après-guerre, celle d'avant les tracteurs, celle des chevaux, et j'ai senti combien elle t'avait imprégné, marqué. J'ai compris aussi combien tu as dû lutter pour te libérer- dans ta vie d'artiste - des habitudes de soumission qui imprégnèrent ton enfance.
Ta rencontre avec Fermand, à dix neuf ans, t'ouvrit les portes d'un monde inconnu, un monde de liberté où l'accomplissement de soi, l'utilisation sans limites imposées de ses capacités, devient possible. Une bifurcation du destin qu'on peut appeler miracle, un miracle qui en cache un autre : La cohésion, pour ne pas dire la fusion, de deux natures tellement dissemblables : L'artiste brillant, disert, abondant, productif à un point insolent qu'était Fernand et toi, le silencieux, le lent, le réfléchi, à la production mesurée, lentement mûrie. Un miracle qui en entraînera encore un autre bien plus tard avec la naissance à l'expression artistique, c'est-à -dire à la libération, d'une vieille dame, ta maman, M'an Jeanne.
Les débuts au Tremblay sont bien modestes. Deux fils, deux mamans et, dès 1954, un premier lieu d'exposition, un grenier de quarante mètres carrés tout au plus qu'on atteint par une acrobatique échelle de meunier et en courbant la tête sous les poutres. On y expose quelques peintures de Fernand, quelques objets d'amis artistes qui côtoient les vieux outils, les poteries de Puisaye. Tu es, à cette époque, très en retrait, dans l'ombre de Fernand. Tu es surtout son "praticien", soudant les sculptures, réalisant les socles et les encadrements, travail que tu poursuivras d'ailleurs, avec constance et fidélité, jusqu' à sa disparition. Des années aussi mises à profit pour explorer, expérimenter les techniques. Déjà tu as choisi ta voie, la sculpture, une voie principale en fait qui n'exclut rien d'autre.
D'abord le métal, formé, plié, soudé, pour les premières oeuvres. Le métal forgé aussi, le son de l'enclume, le bruit du soufflet envahissent la cour du Tremblay. Puis, à partir de 1970, il y a le bronze, ton matériau de prédilection. Autodidacte obligé, tu expérimentes tout,: les moules, les coulées, la chimie des patines. La maîtrise atteinte, lentement, patiemment comme toujours chez toi, tu la partages par les stages, ce qui amènera, bien plus tard, sous ton impulsion, la création de la fonderie d'art de la Puisaye.
Du bel oiseau en feuilles de métal soudé qui te valut ta sélection comme finaliste de la Fondation de la Vocation, en 1964, aux derniers bronzes, que de chemin parcouru. L'esthétique pure a fait place, avec les bronzes aux formes abstraites, massives, ramassées, à une recherche d'expressivité: forme oiseau, couple, rythme, navigation...Ta prédilection pour la technique de la cire perdue te conduit au modelage direct de feuilles de cire. Ainsi naissent des formes plus spontanées et mouvantes évoquant des personnages
drapés: l'homme pensif, la mondaine, la sportive...Et tu reviens par là , peu à peu, à une certaine figuration avec les insectes, des animaux aux formes puissantes et dynamiques, saisissantes de force expressive.
Ton travail, qu'on est surpris de trouver aussi riche tant il est né dans la discrétion, année après année, est présenté chaque année au Tremblay à partir de 1968, dans différents lieux de l'Yonne mais aussi au Salon de la Jeune sculpture à Paris, au Service culturel français de New York (1978) à Nevers (1978 et 1983), à Troyes (1980) en Italie (1984) en Allemagne (1986). En 1997 à la 4ème Biennale Emile Peynot au Musée de Villeneuve sur Yonne, tu reçois le Prix Emile Peynot, distinction suivie l'année suivante d'une grande exposition à caractère rétrospectif : Phasmes et Phantasmes. La grande rétrospective a lieu en 2005 à Avallon, assortie de la publication d'un beau catalogue en couleurs.
Avec le bronze, il y eut aussi le bois, la terre cuite patinée. Mais si la sculpture fut la grande affaire de ta carrière personnelle, il y eut bien d'autres choses dans ta vie d'artiste. En 1973, tu inventes et mets au point la calorigraphie, procédé d'impression au moyen d'un matériau formé et appliqué à chaud sur une plaque de métal. Encrée, cette surface en relief élastique permet d'obtenir en un seul passage sous presse des monotypes aux dégradés et demi-teintes subtils. Certains s'en seraient fait une spécialité exclusive ; après une série d'estampes appréciées des amateurs, tu passas assez rapidement à autre chose. Au début des années 1980 tu assimiles rapidement la sérigraphie ce qui te permet de réaliser durant des années, toutes les affiches des expositions du Tremblay que tu imprimais déjà auparavant en typographie en intégrant des linogravures ou des calorigraphies, travail qui s'ajouta aux impressions des poèmes de Fernand et des cartons d'invitation. Travail énorme, renouvelé saison après saison et que, d'une certaine façon, nous étions nombreux à regretter à cause du temps passé au détriment de ton oeuvre.
Mais tu es ainsi, totalement dévoué à une idée : la promotion de l'art contemporain et des artistes. Dès 1965, le grenier étroit est prolongé par la longue salle qui lui fait suite. Tu te fais maçon, charpentier, couvreur, tu montes et fixes les panneaux, coules le ciment...C'est cette fois une véritable galerie où les expositions vont se succéder toute l'année. Expositions de niveau national et international l'été, avec les sculptures dans la cour, plus locales le reste du temps. Les grands noms de la peinture et de la sculpture vont se succéder au Tremblay mais aussi bien des artistes de l'Yonne dont bon nombre y font leur première exposition personnelle. De nouvelles salles sont aménagées au rez de chaussée dans les anciennes granges et bergeries.
Dès 1970, on projette une grande salle dans l'aile en retour et qui sera réalisée plus tard, on parle de colloques, d'évènements, de conférences. Une fermentation qui donne naissance, en 1973, avec l'appui de Jacques Chantarel et de nombreux amis fervents au Centre Régional d'Art Contemporain. Un seul exemple permet d'apprécier le rôle du CRAC : Année 1980 : 5 expositions dont 3 personnelles, 1 de groupe avec les artistes régionaux et la grande exposition d'été "Paris, les années 50" et les grandes toiles de Gillet, les Epousailles des Nains. 8 interventions dans les écoles et les collèges, 1 à l'E.N d'Auxerre. Production d'un audio-visuel sur M'an Jeanne et un autre sur Daniel Humair. Ghislaine, l'épouse-artiste, viendra t'épauler dans le travail d'organisation, d'animation, que tout cela sous-tend. Il y eut encore la création de l'artothèque pour le prêt d'oeuvres aux particuliers ou aux écoles, les valises pédagogiques avec l'aide de Daniel Carré. Après le décès de ta maman, c'est la création du Musée M'an Jeanne succédant à la rétrospective que tu lui consacres en mai/juin 1985, puis l'Espace Fernand Rolland. En 1983 a lieu le premier Grenier de Noël qui rassemble de nombreux artistes locaux : peintres, graveurs, potiers. Née du souci d'aider au financement du CRAC, cette formule hivernale sera renouvelée de nombreuses fois. Dans toute cette "animation", il te fallut bien souvent forcer ta nature pour faire vivre ce centre en multipliant les démarches auprès des élus, des administrations, des structures officielles de la culture. Sujétions terribles pour un artiste réservé et modeste par nature comme toi. Il y eut encore la commission culture du Pays de Puisaye-Forterre qui demanda là encore beaucoup de temps pour un travail ingrat de réunions et de dossiers.
Il faut dire qu'avec Fernand et les Pierlot à Ratilly, dès les années 50, vous fûtes, avant les structures officielles, les pionniers de l'art contemporain dans l'Yonne et les créateurs d'un véritable public local et régional. A l'époque cela n'était pas aussi facile ni aussi naturel que cela peut nous paraître aujourd'hui.
Tout cela ne doit pas nous éloigner de ton oeuvre d'artiste. Autodidacte doué certes, de la composition de la musique d'une chanson-poésie de Fernand à la fonte complexe d'un bronze en passant par un montage électronique pour une sculpture d'art cinétique, art que tu pratiquas aussi à la fin des années 60. Cela suffit-il à faire un artiste, sans les qualités humaines, sans l'authenticité de la démarche, sans la sincérité des intentions qui furent les tiennes? Ces mots de toi sont révélateurs:
J'ai toujours travaillé sans concession ni envie de plaire, souvent égoïstement pour mon propre plaisir, mais toujours très heureux lorsque l'émotion que j'ai ressentie, l'oeuvre achevée, fut partagée ou exprimée, ne serait-ce que par une seule personne.
Adieu Jean-Louis. Tu as voué ta vie à l'idéal de ta jeunesse, c'est beau, c'est rare. Tu as fondé, construit pour les autres sans te mettre en avant, c'est beau, c'est rare.Tu continues à vivre dans ton oeuvre, tu continues à vivre dans le coeur de tous ceux qui t'ont connu et aimé, de tous les artistes que tu as aidés, de tous ceux aussi qui ont pu accéder à l'art grâce à ton action continue, opiniâtre, et peut-être tout autant, grâce à ta façon d'être un homme debout sur cette terre.
Merci à Marcel Poulet, pour ce vibrant hommage à Jean Louis Vetter, et de nous avoir confié ce texte pour le mettre en ligne.
(1) Marcel Poulet peintre habite à Merry-la-Vallée, il expose en permanence à la Galerie de l'Ancienne Poste située à Toucy en Puisaye Yonne-Bourgogne. Marcel Poulet est aussi spécialiste de la céramique de Puisaye, à son actif plusieurs ouvrages sur le sujet.

Commentaires
1. Le vendredi 18 mai 2007 à 04:12, par Mr casquette
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